Face à la sinistre perspective d’un marché évinçant sans limite ni ménagement tous ceux qui ne peuvent suivre sa course folle, la mairie de Paris se déclare impuissante. Elle n’a pas, c’est vrai, les moyens politiques d’enrayer seule la folle envolée du marché immobilier. Néanmoins, la responsabilité des élus ne saurait être écartée aussi vite. Une catastrophe qui ne tombe pas du ciel Ce n’est pas parce que les élus parisiens sont impuissants devant les conséquences qu’ils n’ont pas eu la possibilité d’agir sur les causes. Au sein de la majorité municipale, les nombreux élus qui cumulent leur mandat local avec un siège de député ou de sénateur figurent parmi les parlementaires socialistes qui, il n’y a pas si longtemps, ont approuvé sans ciller la déréglementation financière ayant livré le parc immobilier à l’appétit des banques et des compagnies d’assurance. Ce sont souvent les mêmes qui ont privatisé des compagnies publiques qui, oubliant vite de leur mission d’intérêt général, ont fait n’importe quoi avec leur patrimoine immobilier. A l’époque où ces sociétés étaient acculées à la faillite par l’inconséquence de leur dirigeants et la voracité de leurs actionnaires, les élus locaux de droite et de gauche ne se sont guère inquiétés du transfert de pans entiers du parc immobilier vers des investisseurs anglo-saxons n’ayant que faire de l’urbanisme et de la mixité sociale. D’une certaine façon, la spéculation immobilière est la conséquence municipale de la politique nationale d’un parti socialiste aligné sur les modèles économiques de la droite. On assiste ainsi sous Delanoë à l’explosion d’une bombe à retardement enclenchée par Bérégovoy avec la déréglementation financière. Il arrive même que la municipalité et les mairies d’arrondissement favorisent la spéculation par leurs choix politiques. Un bon exemple de cette attitude coupable est la création de quartiers verts. Sous la pression des Verts, visiblement persuadés que les parcs et jardins sont la principale préoccupation des Parisiens, Bertrand Delanoë encourage la création de ces zones plantées d’arbres où la circulation est restreinte au moyen de trottoirs élargis, de pistes cyclables et de voies piétonnes. Dans les faits, l’initiative des quartiers verts aboutit à la transformation en villégiature d’anciens quartiers populaires du cÅ“ur de Paris. En remodelant l’ancien habitat ouvrier selon les canons esthétiques des quartiers privilégiés, comme par exemple les ateliers désaffectés du nord-est de Paris transformés en loft luxueux, la municipalité contribue à la mise sur le marché de logements d’agrément qui tirent vers le haut le prix au mètre carré d’arrondissements jusque-là considérés comme abordables pour des bourses modestes. Les quartiers verts sont la parfaite illustration d’une politique urbaine calquée sur la vision des propriétaires -dont la définition du cadre de vie coïncide avec une appréciation de leur patrimoine immobilier- au détriment des locataires, plus sensibles à l’évolution de leur loyer qu’aux nombres d’arbres plantés à proximité. Il ne faut pas oublier que la Ville de Paris est elle-même un propriétaire d’importance dans la capitale. A ce titre, il lui arrive d’ailleurs de succomber aux sirènes de la spéculation dans la gestion de son patrimoine immobilier en privilégiant son intérêt immédiat de propriétaire sur la recherche de l’intérêt général sur le long terme. En effet, plutôt que de louer ses appartements de standing bien situés dont les caractéristiques ne correspondent pas aux normes du logement social, la mairie préfère les vendre afin d’empocher des plus-values considérables. A la fin de l’année 2003, ce sont des centaines d’appartements qui ont ainsi été cédés par la municipalité dans les arrondissements du centre de Paris. Leur mise en location à des prix raisonnables aurait pourtant été bienvenue pour modérer la hausse vertigineuse des loyers… Face à l’explosion spéculative, l’action municipale apparaît bien dérisoire. Comment qualifier autrement la formule, lancée à grand renfort de communication, du prêt à taux zéro proposé par Bertrand Delanoë. En mettant l’accent sur le coût de crédit, cette proposition répond complètement à côté de la plaque ! Le niveau historiquement bas des taux d’intérêt est en effet l’un des facteurs expliquant la frénésie d’achat qui a saisi le marché parisien de l’immobilier. Le problème, ce n’est pas le coût du crédit mais le montant à débourser pour devenir propriétaire. Avec son montant plafonné à 22.000 euros pour une personne seule et 36.000 euros pour une famille, ce prêt ne permet d’acheter que quatre ou cinq mètres carrés au prix actuel du marché… Et il ne répond pas au problème des étudiants issus de milieux défavorisés ou des personnes isolées qui ne peuvent prétendre à la location d’un appartement faute de pouvoir fournir des fiches de paye ou un engagement de caution signé par un proche. Comment s’étonner de l’inaction de la mairie de Paris quand on sait que cette collectivité locale, qui a la particularité d’être à la fois une commune et un département, perçoit 4,8% de droits de mutation sur le montant colossal des cessions immobilières qui interviennent dans son périmètre ? Heureux les riches et les très pauvres ! Pour ne pas donner l’impression qu’elle reste les bras croisés devant la spéculation et l’hémorragie qu’elle provoque dans les couches les moins favorisées de la population, la mairie de Paris réaffirme sa volonté de développer le logement social. A Paris, le souvenir des abus liés à l’attribution des HLM, qui ont fait vaciller la majorité précédente, est encore vivace. Le logement social est un sujet politiquement sensible dans la capitale où les listes d’attente pour l’obtention d’un logement social ne cessent de s’allonger. La pénurie de logements sociaux, qui est un phénomène de dimension nationale du fait de l’incurie et de l’absence de prévision des gouvernants au cours des dernières décennies, est un problème d’autant plus accentué à Paris qu’il n’y a guère d’espace pouvant accueillir de nouvelles constructions. Pour contourner cet obstacle majeur, la Ville de Paris s’est lancée dans une politique d’achats d’immeubles dans le but d’étendre son parc de logements sociaux. Pour cela, elle peut compter sur des moyens budgétaires et financiers considérables et sur les possibilités que lui offre son droit de préemption. Cette politique d’acquisition est très coûteuse dans la mesure où la Ville de Paris est obligée d’aligner son offre financière sur les prix du marché. Un surcoût d’autant plus élevé que la mairie achète surtout des immeubles situés dans des quartiers chers situés à l’ouest de la capitale (8ème, 16ème et 17ème arrondissements). En effet, le pourcentage de logements sociaux étant déjà élevé dans l’est parisien, la mairie a décidé de les localiser plutôt dans les quartiers bourgeois de l’ouest où les HLM sont quasiment inexistants (moins de 1% des logements dans le très chic 8ème arrondissement contre près du tiers dans le 19ème). Ce choix a notamment pour conséquence de réduire les objectifs de nouveaux logements sociaux dans la mesure où les sommes dépensées par la mairie permettraient d’acheter plus d’immeubles dans des quartiers moins cossus. En outre, la politique d’acquisition d’immeubles n’apporte pas de réponse immédiate à la demande criante de logements sociaux. Il n’est pas rare en effet que les logements rachetés par la mairie soient occupés ce qui l’oblige à attendre le départ des habitants pour récupérer les appartements et les attribuer à des familles modestes. Un attente qui peut facilement s’étendre sur plusieurs années… Aussi cette politique ne produit-elle que des effets dérisoires qui sont loin d’être à la hauteur des enjeux. Les quelques deux-mille appartements ainsi rachetés chaque année depuis l’élection de Bertrand Delanoë ne pèsent pas lourd au regard des cent-mille demandes de logements sociaux enregistrées par les services de la mairie. Une goutte d’eau dans un océan de détresse… Faute de logements sociaux en nombre suffisant, la mairie doit même parfois loger à ses frais dans des hôtels de la capitale des familles avec enfants en situation d’urgence. Une obligation légale qui lui a coûté dix millions d’euros en 2004. Mais faut-il pour autant accepter que les hôteliers augmentent leurs tarifs pour les clients pris en charge par la municipalité comme cela s’est vu dans de nombreux cas ? On a même relevé des situations où la Ville payait des fortunes à des Thénardier modernes pour qu’ils accueillent des familles en difficulté dans des hôtels insalubres. Pour le prix d’un cinq pièces dans les beaux quartiers, des familles s’entassaient ainsi, comme la presse l’a révélé, dans des caves où l’on aurait même pas osé laisser moisir un vieux matelas ! Des situations extrêmes qui montrent néanmoins l’urgence que constitue le règlement la question du logement à Paris. Faute d’une politique cohérente et efficace en faveur du maintien de la diversité de la population, tant sur le plan social que du point de vue de l’âge des habitants, Paris change de physionomie. Et pas forcément en bien… Paris vieillit, Paris éclate dans sa ceinture périphérique mais surtout Paris s’endurcit.
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