Il était une fois un boulanger qui avait, comme on dit, un caractère du diable. Pour peu que son pain ne fût pas assez cuit ou le fût trop, il entrait dans une colère d’âne rouge, et alors sa femme et sa fille étaient obligée de prendre la fuite. Un jour qu’il frappait du pied, jurait, tempêtait, il vit apparaître à l’ouverture du four un petit homme noir, fluet, avec des cornes et une longue queue. – Monsieur le boulanger, dit le diablotin, pourquoi faites-vous tout ce tintamarre ? Parce que votre pain est brûlé et votre fournée perdue ! La belle affaire ! Si vous voulez, nous allons nous arranger et désormais cela n’aura plus lieu. Le boulanger vit tout de suite que c’était le diable. – Ah ! vraiment, dit-il, vous croyez ? et que me demanderez-vous pour cela ? – Peu de chose. Vous me bâtirez une petite niche dans votre four, je surveillerai la cuisson du pain. – Voilà un singulier mitron, pensa le boulanger, et il ajouta en ricanant : Il aura un singulier goût, ce pain-là , si je vous fais cuire du même coup. Mais le diable ricana plus fort. – Apprenez que votre four ne sera jamais qu’une glacière pour moi. Je disais donc que je surveillerais la cuisson de votre pain : il sera si bon qu’on n’en voudra plus manger d’autre. Vous serez le fournisseur de toute la ville, et vous deviendrez en peu temps plus riche que le plus gros richard. Seulement, je vous préviens que… – Ah ! il y a une condition. Voyons. Vous voulez que je vous vende mon âme ? – Votre âme, mon brave homme, vous savez bien qu’elle ne vaut pas cher et que je n’aurais qu’à me baisser pour la ramasser dans la boue, quand elle quittera votre corps où elle est si mal logée. Soyez tranquille, et ne me questionnez pas sur mes projets. Cela ne vous regarde pas. Le pain que vous cuirez sera excellent au goût, il fera fureur et, par ricochet, il mettra en fureur ceux qui en mangeront. Or, quand on est en fureur on est bien près de se donner au diable. Vous voyez où je veux en venir. – Parfaitement. Moi, tout ce que je demande, c’est qu’on m’achète mon pain en le payant plus cher que d’habitude. Le reste m’est bien égal. Et l’affreux boulanger eut un sourire encore plus diabolique que celui de son interlocuteur. – Si vous n’avez pas d’autre objection, reprit-il, tope-là , le marché est dans le sac. Justement, voici une nouvelle fournée. Installez-vous à votre aise. Le diable se fourra dans un coin où il manquait une brique. Il se ramassa sur lui-même, se ratatina, se fit tout petit. Le boulanger enfourna, puis ferma la porte du four et s’en alla à ses affaires qui étaient, suivant sa coutume, de se chamailler avec sa femme et sa fille. Cela lui fit passer le temps jusqu’à l’heure de défourner. Aussitôt la porte du four rouverte, le petit homme noir se présenta tout guilleret. – Voilà votre pain cuit comme il ne l’a jamais été. Regardez-moi cette croûte luisante, dorée. Le pain était si beau, en effet, que tout le monde en voulait. Tout le monde en eut et tout le monde en ressentit les effets. Non loin de la boulangerie, demeurait dans une cabane Pierre le sabotier. Il était veuf, mais il avait deux amours d’enfants, sages comme des images, deux jumeaux qui s’aimaient tendrement. Quand leur père apporta le beau pain de chez le boulanger, Christophe en coupa une tranche sur laquelle il étendit du beurre, puis il la donna à son frère Jean. Il se fit ensuite une tartine toute pareille et s’assit dans les copeaux, juste en face de Christophe ; après quoi, il mordit dans son pain à belles dents. Son frère en fit autant, car, étant jumeaux, ils réglaient leurs mouvements l’un sur l’autre. Le pain des mécontents dérangea soudain ce bel accord. – Tu me regardes comme si j’étais une bête curieuse, dit Christophe, je n’aime pas ça. – Je ne te regarde pas, et, d’ailleurs, si……………….
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