Une Tu sens la poudre de riz, le sacre d'un parfum, le rouge baiser des grand mère au cheveux bleus, tu as des veines qui courent sur les mains, des rêves gris, la prunelle comme dédoublée par la catarate, qui fait le regard doux et vif, qui fait des reflets ocres au noir de tes yeux. Tu as les ongles un peu jaunis mais ça ne me fait pas peur, ton nom sent la mandarine, et tu ris tout le temps, assise sur ta chaise aux fils de plastique, tu relèves ton tablier pour nous montrer tes cuisses blanches à peine veinées de violet. Tu as dormi dans la même chambre que mon père quand il était tout petit, il m'a dit un jour de confidences, que tu le rassurais. Tu as eu deux maris, et des amants. Mon père n'osait pas le dire, confus, puis plus tard, fier de cette révolution sexuelle que tu n'as pas attendue, toi. Ta fille a un nom portugais, mais son père était italien. C'est ma grand -mère; elle porte un nom de bible douce. Elle est dure comme du bois. Enceinte à quinze ans, renversée sur de la paille, tu as dit au renverseur qu'il ne devait rien. Qu'on se débrouillerait. Mais il a voulu "réparer". Tu manges de la réglisse et tu démêles mes cheveux. Ma mère dit que c'est difficile, qu'ils sont trop épais. ___ Deux, trois... Et puis j'ai sept ans. Je vois pleurer ma grand -mère, que je n'ai pratiquement jamais vue, et son visage parcheminé, la larme qui glisse dans les sillons. Je vois s'effondrer mon tout jeune père, et les épaules qui bougent au rythme des sanglots. On me laisse entrer dans la chambre, je ne savais pas. Elle dort et tout le monde a le droit de l'embrasser sur le front. Moi je n'ose pas. Ma jeune tante morte à quarante ans d'un cancer dans la même chambre d'hôpital où mourra mon père, me dit de sortir de là . (J'aime la magie de la narration qui peut me faire écrire que mon père mou rra , tu sais, comme si c'était pas encore fait. Ca fait rêver, hein...Deux minutes.) Ma mère serre un mouchoir entre ses jolis doigts. On dirait une photo, tellement elle ne bouge pas. Une autre fois, c'est mon grand père. Je voudrais aller au cimetière, mon père me dit de rester là . Un jour, c'est des années plus tard, et c'est mon jeune oncle, celui qui perdra un enfant, qui me dira au téléphone d'annoncer à mon père que sa mère est morte. J'ai treize ans. C'était avant, je regarde ma mère, livide, qui serre un télégramme d'Israël. Quatre. Cinq....déjà ? ____ ...Dix ? Tu as vingt ans Tu n'es jamais entrée dans un cimetière. Tes parents ne savent pas que tu es là . Ils ne voudraient pas. Tu n'arrives pas à pleurer, stupéfiée. Tu savais que ça pouvait tuer, en voici la preuve. Tu as jeté de la terre, et tu n'as rien dit à sa mère. Tu ne pouvais pas. ____ Je ne comptais déjà plus. Et puis j'ai vingt six ans. Et je suis lamentable, devant le chagrin de la déchirée à vie, qui, digne, tremble à peine et joue du piano pour son frère mort à même pas trente ans. Trois mois avant, nous disions que tout irait bien, que tout allait s'arranger, qu'à trente ans, c'est pas possible, on disait ça, à Otavalo, en Equateur. Les épaules brûlées par le soleil d'Atacames. On le croyait vraiment. ____ Un Mon père quelques heures avant sa mort regardait la mer. Je sais exactement pourquoi. Mon père disait toujours qu'il ne pourrait pas vivre sans la voir. Quelques mois avant sa mort, on était allés jeter des cailloux dedans. Mon fils, lui, moi. En partant, je l'ai vu si maigre, un peu voûté. J'ai su que j'allais le perdre, et j'ai secoué ces idées. Il devait tout le temps se taire. Je sens, je te jure, encore le grain de la peau de sa main sous mes doigts. Et puis au cimetière, je piétinais les pierres, loin de tout ce monde-là . Mon oncle, mon préféré, celui qui perd tout le temps ses clés, comme moi, celui qui était le frère préféré de mon père m'a dit "Ne reste pas toute seule, ne fais pas ça" Comme si j'avais le choix. Il m'a dit qu'il devait se lever à l'aube pour réciter le kaddish, j'ai dit "Holala la chance que t'as" en le regardant de côté. il m'a regardée il a dit "On dirait ton père quand tu fais ça, déconner, là .." La seule force que j'ai. Je la lui dois, je crois. ____ Bien des choses sont mortes, trop de gens, trop de liens, je parle même pas du reste, hein, le sommeil, l'appétit, le désir, putain, même le désir...si je continue ici, bientôt je chante du Johnny qu'on me donne l'envie l'envie d'avoir envie tu vois. Plutôt crever. Je pense tout le temps à la mort, je pense à la mort tout le temps, à la mort tout le temps je pense, tout le temps je pense à la mort... Strictement plus rien à perdre. Et plus rien envie de gagner, voire de garder. Et je démêle l'écheveau. Je vous embrasse sur les tempes, je pose un peu ma tête sur votre épaule, je vous serre fort entre mes petits bras, je vous frôle le poitrail avec ma houppelande, je vous la roule goulue comme les voyous, je vous envoie toutes mes ondes positives (haha- ne me haissez point) et je vous prie, surtout, d'agréer mes respectueuses salutations. Je vais beaucoup me manquer. Bon à dans deux semaines à tout casser, hein. (regard de côté) Anesthetize...
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