Episode 9, par Arthélie : “Un parfum d’ailleurs”

Arthélie arpentait les rues depuis maintenant plus d'une heure. Le soleil entamait sa course silencieuse vers son zénith et autour d'elle la ville prenait vie peu à peu. Tous ceux qu'elle croisa avaient la même expression incrédule sur le visage, tous, sans exception marmonnaient et se demandaient s'il était encore au cœur du Laborat qui régissait leurs vies. Des haut-parleurs d'information de la cité s'élevaient à intervalle régulier la voix monocorde d'une femme annonçant qu'une expérience était en cours et qu'il ne fallait pas s'inquiéter, que l'administration centrale avait la situation sous contrôle. Arthélie sourit en découvrant autour d'elle au hasard de ses pérégrinations, qui la menait inéluctablement vers Isola, que l'expérience sous contrôle avait quand même ses désagréments. En effet, aucun véhicule ne pouvait circuler au milieu de cette densité végétale qui encombrait les rues et les bâtiments. Elle pensa qu'avec des chevaux ceci ne serait pas arrivé. Cela conforta un peu plus son aversion pour les engins à moteur. Au fur et à mesure qu'elle avançait, elle savait qu'elle approchait de plus en plus d'Isola. La zone sauvage de la City. Le règlement du Laborat interdisait d'ailleurs d'y pénétrer. Mais aujourd'hui c'était le cadet de ses soucis. Arthélie était comme happée par cet abysse végétal que personne, à sa connaissance, n'avait jamais exploré. La nature était venue la saluer ce matin. Elle avait pris cela pour une invitation à venir à sa rencontre. Peu importait maintenant ce qu'il lui en coûterait. Aujourd'hui elle entrerait dans la zone interdite. Elle n'était plus très loin maintenant et elle pouvait déjà sentir le parfum enivrant des arbres centenaires et des mille espèces de fleurs qui devaient pousser dans une parfaite symbiose, harmonique et chaotique, au sein de ce havre de nature ignoré et vierge de toute présence humaine depuis des années. Sachant la zone surveillée, elle prit soin à l'approche de la frontière de se cacher sous les frondaisons et les ombres des majestueuses ramures.. Marchant à pas de loup, dans une atmosphère épaisse - moite et chargée des parfums de sève et de feuilles – elle pénétra enfin dans l'objet de son désir qui dès qu'elle eut posé un pied sur le sol moussu devint encore plus ardent qu'avant. Tout les sens en éveil et exacerbés, elle avalait l'atmosphère ambiante à grandes goulées. Se délectant de ce qu'elle voyait, sentait, touchait, entendait et goûtait. A chaque pas, son esprit s'égarait un peu plus dans les sombres sous-bois qui la menaient vers le cœur de la forêt. Il faisait de plus en plus sombre malgré le soleil qui poursuivait sa parabole céleste. Son ciel était vert sombre, tout comme son chemin et ses repères était de brun profond. Ca et là apparaissaient au hasard des massifs de fleurs aux couleurs chatoyantes et improbables. Leurs formes différaient autant que leurs parfums et tous laissait dans l'esprit d'Arthélie la promesse d'une ivresse des sens. Elle s'abandonna peu à peu aux fragrances mystérieuses et envoûtantes qui la cernaient telle une armée de spectres troublants. Puis, au détour d'un sentier de fougères elle vit une tâche de lumière. Une clairière, droit devant elle. Attirée comme un papillon par une flamme, elle s'y précipita. Arthélie entra dans le halo de lumière matinale et tomba à genoux. Ici, au milieu de ce puits de clarté se trouvait un amas de fleurs bleues ornées d'une unique tâche rouge. Leur parfum était d'une force dévastatrice et bientôt elle ne put plus avaler une seule lampée d'air qui ne soit chargée de leur odeur. Saturée de particules végétales, ses poumons transmirent à son sang l'essence même de ces fleurs inconnues. Le pollen ainsi infiltré dans tout son corps, tel le liquide d'embaumement qu'elle utilisait chaque jour, s'insinua jusque dans son cerveau et ce fut pour elle un choc. Elle hurla. Non de douleur, ni de peur ou de souffrance. Elle hurla pour libérer cette sensation qui occultait son esprit. Puis ce fut la nuit. Une ombre… un nuage… une odeur de fumée… une lumière… un goût… de café… un œil qui regarde dans ce maëlstrom noir et tourbillonnant… des mains qui s'agitent… un esprit qui n'est pas le sien mais qui la connaît mieux qu'elle-même… une musique qu'elle ne connaît pas… des sensations qu'elle ignoraient jusqu'à présent… un corps qui n'est pas le sien… un temps qui n'est pas le sien… une vie qui n'est pas la sienne… Mais qu'elle est en train de vivre. Dans un hurlement de terreur elle s'effondra.

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